« En cette période de pandémie, l’air que nous respirons est devenu source d’angoisse. Mais on voit aussi fleurir, depuis quelques jours, les propositions de pratique de méditation accompagnée sur les réseaux sociaux. Et c’est bien d’air qu’il est question dans les pratiques de respiration consciente, sur lesquelles se fondent beaucoup de ces séances. Tandis que, confinés, nous pouvons avoir l’impression de manquer d’espace, ne serait-ce pas le moment d’entrer en lien avec notre souffle et d’explorer notre espace intérieur ?

L’air, cet élément invisible, subtil et indispensable

C’est au Ve siècle avant JC que le philosophe Empédocle développe une théorie cosmogonique basée sur les 4 éléments : l’air, le feu, la terre, l’eau. Cette théorie reconnaît l’air comme un des éléments sans lequel la vie n’est pas possible. L’air n’est pas isolé mais interconnecté, il fait partie d’un système dynamique.

Blaise Pascal montre en 1648 que la pression atmosphérique décroît avec l’altitude et qu’au-dessus de l’atmosphère, l’espace est, selon son hypothèse, probablement vide. Aujourd’hui nous savons que l’air est constitué d’éléments invisibles à l’œil nu que tels que l’O2, le CO2 ou l’azote.

L’émergence de modèles mathématiques a permis de prédire les mouvements de l’air et de prédire le temps météorologique. Nous savons que les activités humaines ont des conséquences importantes pour la santé des habitants de notre planète, et de tous ses êtres vivants.

L’air, élément vital à notre écosystème, est à la fois ce qui nous unit et ce qui, aujourd’hui, nous angoisse. Au temps de la pandémie de Covid-19, c’est bien l’air qui est en cause, l’air que nous inspirons et que nous expirons. Dans les traditions et pratiques spirituelles s’appuyant sur la méditation, le souffle tient une place centrale comme objet d’attention. En se rapprochant des traditions, il s’agit ici de démontrer que la méditation prend encore plus de sens aujourd’hui.

La méditation de pleine conscience en Occident

On définit la méditation de pleine conscience comme la conscience qui émerge lorsque l’on porte son attention de façon délibérée et sans jugement dans le présent. À la fin des années 70, Jon Kabat-Zinn, professeur de biologie et pratiquant de yoga a créé un enseignement laïque de la méditation, s’appuyant sur la pleine conscience issue des traditions bouddhistes pour l’adapter au monde occidental via un programme appelé MBSR (Mindfulness Based-Stress Reduction) ou programme de réduction du stress basé sur la pleine conscience.

Ce programme de méditation en 8 semaines a été initialement conçu pour aider les patients à gérer leurs stress et leurs symptômes en rapport avec des maladies chroniques. Largement évalué, son efficacité clinique est prouvée dans plusieurs indications notamment en santé mentale sur la réduction du stress l’anxiété et les conduites addictives. Même si cette pratique est laïque, elle repose sur des techniques utilisées dans d’autres traditions de méditation, associées, elles, à une forme de spiritualité. Se relier silencieusement à ce souffle dans une posture assise ou en mouvement est une proposition que l’on retrouve dans bon nombre de courants de méditation.

Le souffle, en nous, face au mental qui s’agite

Observer notre souffle, c’est observer le vivant en nous : le souffle, physiologiquement, témoigne que nous sommes en vie. De la naissance à la mort, nous respirons. Et cela à chaque seconde. Cette respiration est au dedans de nous. Dans la méditation de pleine conscience, on trouve mention de l’attention portée au souffle dans un ancien soutra, Anapanasati sutta, le Soutra de la méditation consciente. Dans cet enseignement du Bouddha commenté par Thich Nhat Hanh, il s’agit de focaliser l’attention du méditant sur la respiration. Ce texte situe historiquement la pratique d’attention au souffle. Cette pratique existait déjà avant le bouddhisme, cependant, le Bouddha – au VIe siècle avant J.C – lui a donné un tout autre sens.

Lors d’une conférence aux USA à laquelle était présent Jon Kabat-Zinn dans les années 1960, Thich Nhat Hanh a proposé, de traduire le mot « smrti » (sanscrit) ou « sati » (pali) en « mindfulness » (Thich Nhat Hanh, La respiration essentielle). La pratique de la respiration consciente peut s’adapter à toutes les cultures du monde – religieuses ou non – car les êtres sensibles ont en commun l’action de respirer. Le méditant porte à la conscience l’acte de respirer, en effet le mot « sati » en pali veut aussi dire « se remémorer ». Nous respirons – heureusement – grâce à un réflexe inconscient, mais en portant notre attention à notre souffle, nous devenons conscients de l’acte de respirer.

Cette action simple est un entraînement de l’attention à la portée de tous, méditant ou non. Au fur et à mesure que le méditant approfondit sa pratique, il s’aperçoit que la conscience du souffle – et donc de son corps – est intimement liée à la conscience du fonctionnement de son esprit. Il observe les pensées, sans les juger, et ramène son attention au moment présent, en s’aidant éventuellement de l’« ancre » de la respiration. Avec la respiration consciente, nous pouvons apprécier le fait de respirer, d’avoir un corps, des organes qui fonctionnent, d’être en vie.

La méditation n’est pas un simple « outil », mais une manière de vivre au quotidien, une pratique qui nous permet d’accueillir notre agitation intérieure et de la transformer. En sanscrit l’un des termes pour méditation est « bhavana » qui veut dire « cultiver ». Méditer est bien l’art de cultiver notre terrain, notre champ, l’unité corps-esprit. Si nous mettons en place une sorte d’écologie de l’esprit, nous pouvons produire de la joie même dans les moments les plus difficiles en transformant les émotions conflictuelles. Ces émotions désagréables deviennent le compost de notre terrain, car nous pouvons les transformer. C’est une pratique qui approfondit notre sentiment de gratitude avec de grands bienfaits observés pour notre équilibre corps-esprit.

« J’inspire et je suis conscient de tout mon corps. J’expire et je suis conscient de tout mon corps. » C’est ainsi que se vit la pratique.

Le souffle qui nous relie, support au confinement

Les critiques qui émergent autour de la pratique de la méditation se fondent sur le fait qu’il s’agirait d’une pratique « individualiste » qui nous empêche de nous occuper collectivement de notre vie sociale ou politique. L’étude approfondie des pratiques de méditation prouve au contraire qu’il ne s’agit nullement d’une évasion ou d’un repli individualiste. Il est démontré scientifiquement que lorsque les personnes sont formées aux pratiques de méditation centrées notamment sur la compassion et l’auto-compassion, alors elles font preuve d’une compassion accrue pour elles-mêmes et pour les autres, ce qui réduit du même coup leur niveau de stress.

Avec la respiration consciente nous pouvons apprécier le fait de respirer, nous nous relions à tous les éléments nécessaires à notre vie : l’eau, le soleil, les plantes, le vent, l’air, la terre, les autres êtres humains et les animaux : tout est intimement lié dans la toile de la vie. Nous cultivons ainsi notre soi écologique, notre soi élargi. Nous sommes de plus en plus conscients que nous sommes les cellules dans un corps plus vaste, celui de la Terre. La méditation nous conduit à voir profondément, au-delà des apparences, des préjugés et des idées reçues, l’interdépendance de tous les êtres. La vie et la mort sont intimement reliés, au-delà d’une vision dualiste. Méditer c’est cultiver son esprit afin de voir profondément que nous sommes bien plus que notre corps et que notre existence est reliée à tout le cosmos. Si l’air est pollué, si des particules fines sont suspendues dans l’air que nous respirons, le virus aura plus de possibilités de circuler et de se transmettre selon des études de la SIMA Société italienne de médecine environnementale. « La poussière fait office d’autoroute pour le virus » affirme Leonardo Setti (Université de Bologne) dans un article signé par Irma D’Aria publié par le journal La Reppublica

Souffle et résilience à l’échelle de la planète

Avec cette méditation s’invite dans nos foyers une possibilité d’intégrer le fait que nos actions individuelles sont intimement reliées au collectif. Si nous respirons tous ensemble dans le but de cultiver notre esprit et d’élargir notre vision, nous n’avons plus peur. Nous sommes intimement convaincus que la vie des autres est reliée à la nôtre. Respirer ensemble à l’ère du coronavirus, nous aide à développer notre résilience et à ressentir profondément que tout est impermanent, même notre système de société. La méditation nous permet de cultiver l’open awareness, un état de conscience de grande ouverture et réceptivité qui aide à clarifier notre esprit. Nous pouvons en effet suspendre le jugement, au lieu de réagir par la panique ou dans la colère. Cette attitude permet de renforcer notre résilience et même d’améliorer notre tolérance à la sensation de douleur, en particulier si notre méditation est focalisée sur le développement de la bienveillance. Avec l’entraînement, notre esprit ajuste la focale nous permettant de voir clairement, faisant ressurgir des potentialités inconnues de résilience.

La pleine conscience est avant tout une forme de générosité. Nous pouvons grâce à elle offrir notre paix, le calme que nous cultivons pendant la pratique, à ceux et celles qui nous entourent, afin d’élargir les « cercles du care », le périmètre de notre attention. C’est la promesse d’un changement radical dans la qualité de notre présence au monde. La diffusion des pratiques de pleine conscience dérive du fait que de plus en plus de monde reconnaît aujourd’hui l’importance de prendre soin de l’esprit ; de manière similaire, par le passé, nous avons pris la bonne habitude de nous laver les dents tous les jours. Ainsi aujourd’hui dans cet état ou les émotions sont fortes, où le collectif dépasse l’individuel, il semble y avoir une invitation implicite à ce retour vers le souffle en dedans et au dehors.The Conversation« 

ParThe Conversation Cloé Brami, Doctorante en psychologie au laboratoire LaPEA – université de Paris. Docteur en médecine, cancérologue., Centre de Recherches Interdisciplinaires (CRI) et Angela Biancofiore, Enseignante en langues, littérature, arts et culture des Suds, Université Paul Valéry – Montpellier III. Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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